Bonjour Phil, bienvenue et merci d’avoir accepté de répondre à quelques questions pour notre prochaine formation en psychothérapie assistée par la kétamine. Pouvez-vous commencer par nous parler un peu de vos objectifs actuels ?
Bonjour aux amis de Synaptica, c’est un grand honneur pour moi de venir à Barcelone et de contribuer à faire connaître la kétamine grâce à cette magnifique formation, ainsi qu’à faire connaître les psychédéliques et la psychothérapie psychédélique. Ma motivation est restée la même depuis des décennies : nous disposons, avec la médecine psychédélique, d’une ressource très précieuse pour les personnes, à travers toutes sortes de psychédéliques ; de l’ayahuasca, dont vous avez été les pionniers, jusqu’à la kétamine, qui est légale, d’action courte et possède ses propres vertus, tout comme la MDMA.
À ce propos, pensez-vous que chaque substance est mieux adaptée à des pathologies différentes ?
Je ne crois pas qu’un médicament soit meilleur qu’un autre. Chaque médicament a sa particularité, ce que j’appelle sa « signature ». Chacun de ces médicaments agit de manière différente et ils peuvent être combinés et utilisés avec succès pour de nombreux diagnostics différents. À cet égard, l’un des aspects regrettables de ce qui se passe dans le monde, à mesure que nous légalisons la prescription de médicaments comme la MDMA et, à terme, la psilocybine, c’est qu’ils se retrouvent limités par le processus de légalisation, par le processus réglementaire. On en arrive alors à : « Oh, la MDMA n’est bonne que pour le trouble de stress post-traumatique et la psilocybine n’est bonne que pour la dépression », et ce n’est pas vrai. Tous les médicaments avec lesquels nous travaillons agissent sur tout : ils agissent sur la conscience, sur les relations, sur l’angoisse, sur le trouble de stress post-traumatique, sur la dépression ; il existe donc cette limitation des idées qui accompagne le processus réglementaire.
La kétamine est pour l’instant la seule avec laquelle nous avons la capacité légale d’agir sur un large spectre. Nous l’utilisons donc pour la dépression résistante au traitement, mais pas uniquement : nous l’utilisons aussi pour le TSPT, pour les troubles obsessionnels, le trouble compulsif, pour les problèmes relationnels ; je l’utilise à l’adolescence pour l’agitation des adolescents, pour les lésions cérébrales traumatiques, la dépression. Elle est très flexible ; en réalité, ils sont tous flexibles.
La kétamine présente-t-elle un aspect unique par rapport aux autres psychédéliques, tant en ce qui concerne ses effets aigus que le processus thérapeutique ?
Eh bien, quant aux particularités qui rendent la kétamine attrayante, la première est qu’elle est d’action courte, ce qui permet de l’intégrer à la pratique clinique. Le temps réellement passé en transe ou en transformation avec la kétamine est, vous savez, de 30 minutes si c’est très court, jusqu’à une heure, une heure et quart. En incluant le temps de récupération, tous les autres médicaments avec lesquels nous espérons travailler durent de 4 à 6, voire 8 heures, et cela limite ce que nous pouvons faire. Comme on se trouve dans un cadre pharmaceutique et médical, ces durées sont prohibitives, elles exigent beaucoup de pratique et rendent le médicament très, très cher. Avec la kétamine, le deuxième avantage est qu’elle est bon marché. Le troisième avantage est qu’on peut la répéter : on peut prendre une dose quotidienne si l’on fait attention à l’anxiété. On pourrait faire trois séances, même à doses importantes, en une semaine pour prolonger un effet. Voilà quelques-unes des perspectives économiques et liées à la nature de la kétamine.
Il y a ensuite la question de l’effet de la kétamine, et celui-ci est profond. Il dépend de la dose, si bien que nous disposons d’un spectre de possibilités vraiment merveilleux. Par exemple, on peut, en parlant de la voie intramusculaire, une injection, administrer une dose de 10 milligrammes dans un groupe. Cela facilite le dialogue : elle agit simplement très vite pour que les gens se sentent plus à l’aise, pratiquement sans effets secondaires, et les gens sont plus détendus. On peut prendre 25 milligrammes en groupe, comme nous le faisons, et nous appelons cela une expérience psycholytique, où les personnes peuvent finalement converser après une courte période, selon leur sensibilité. Rappelez-vous qu’un point clé est que l’effet de la kétamine est lié à la sensibilité de la personne, pas à son poids, ou seulement en partie au poids, mais nous ne le savons pas : même des personnes corpulentes peuvent avoir une sensibilité énorme et n’avoir besoin que d’une toute petite quantité, et des personnes menues peuvent en avoir besoin de beaucoup. Déterminer la sensibilité fait partie de l’analyse d’une séance de kétamine. Nous n’aimons pas le 0,5 milligramme par kilogramme par voie intraveineuse ; nous prenons une dose que nous apprenons à partir de la voie orale, ou que nous apprenons en commençant petit à petit, et rappelez-vous que nous pouvons toujours en ajouter, mais pas en retirer. C’est ainsi que nous commençons à apprendre comment les gens réagissent au médicament. La vertu de cette réaction est qu’à mesure que nous augmentons la dose, les personnes tendent davantage vers ce que nous appelons la dissolution de l’ego, c’est-à-dire qu’elles laissent ici leur propre expérience, problématique et difficile, et vivent une période pendant laquelle elles voyagent dans une certaine mesure ; pendant ce temps, elles sont libérées des soucis quotidiens, un moment généralement positif. La kétamine est en général une médecine à l’affect positif : elle fait passer les émotions de neutres à vraiment très agréables, et l’on voit parfois des gens arriver en pleurant, terriblement désespérés, faire une séance de kétamine et ressortir en riant. Pourquoi ? Parce qu’ils ont laissé derrière eux l’endroit où ils étaient et qu’ils recommencent à zéro.
Les personnes à la personnalité très rigide, les personnes vraiment obsessionnelles-compulsives, reviennent rapidement à leur état antérieur, mais pour la plupart des gens, c’est une rupture, une rupture dans laquelle on peut remodeler son être et entrer dans un état méditatif. Au cours du voyage sous kétamine, et ce nouvel article essaie d’en parler longuement, on voyage à des degrés divers : plus la dose est élevée, plus le flux visuel est complet ; il peut être thématique, il peut prendre la forme d’un récit, il peut être spirituel à l’extrême, il peut donner aux gens le sentiment d’être proches de Dieu, ou ils peuvent avoir l’impression de mourir, mais ce n’est pas grave. C’est une expérience très puissante et intéressante, et nous recommandons généralement trois expériences intramusculaires à dose élevée, car il y a une sorte d’apprentissage et de lâcher-prise à mesure que l’on s’y plonge. La première fois, les gens sont nerveux ; c’est donc une approche très flexible, flexible et fondée sur leur évaluation et la mienne de la sensibilité de l’être humain, de ses besoins et de notre engagement thérapeutique face aux problèmes qu’on nous soumet.
La première semaine de juin, la KRF, la Clínica Synaptica et l’Instituto Dr. Sheib organiseront la première formation en Europe sur la thérapie assistée par la kétamine. En Europe, nous n’en sommes qu’aux débuts de cette approche clinique. Quel avenir souhaiteriez-vous pour ce continent, en tant que pionnier et avec le recul de ce qui s’est passé en Amérique du Nord ?
En Europe et dans le reste du monde, qu’il s’agisse de l’Amérique latine ou de n’importe quel autre endroit, nous disposons d’un matériau très positif qui, entre de bonnes mains, fait des choses merveilleuses pour les gens. Pas toujours, ce n’est pas parfait, mais il fait des choses merveilleuses : il accélère le changement personnel, accélère la croissance, donne aux gens un sens plus aigu de l’imagination. Il présente suffisamment d’aspects positifs pour que nous souhaitions le voir intégré dans une modalité thérapeutique, où que ce soit, et qu’il devienne un outil pour les gens. Les gens en Europe ne sont pas différents des gens aux États-Unis. Ils souffrent, ils se battent, nous avons toutes sortes de problèmes politiques et nous voulons que les gens, où qu’ils soient, aient accès à ces médicaments, qu’il s’agisse de la MDMA ou de la kétamine. La kétamine est désormais légale en Europe et dans la plus grande partie du monde ; nous pouvons donc intégrer au travail avec la kétamine des méthodologies qui aident réellement à proposer aux personnes une stratégie thérapeutique personnelle, qui les aide à grandir, qui accroît nos capacités et rend la psychothérapie plus personnelle et, en moyenne, plus profonde.
Que pensez-vous de la marchandisation de la kétamine par les grandes entreprises, comme avec Spravato, vendu sans approche psychothérapeutique ? Aux États-Unis, nous avons aussi vu certaines entreprises commettre de mauvaises pratiques. Pensez-vous que la situation sera meilleure, par exemple, en Europe, où nous avons un système de santé différent ?
J’ai toujours eu la même opinion : le problème, c’est l’interdiction des substances de sensibilisation. Je viens de l’époque où c’était légal ; vous savez, j’ai commencé à travailler pleinement avec la MDMA et d’autres médecines en 1983 avec Sasha Shulgin. C’était légal et nous pouvions faire énormément de choses avec différentes médecines. Puis, lorsque c’est devenu illégal, tout s’est soudain transformé en cette structure en trois parties. Aujourd’hui, nous avons la kétamine, que nous pouvons prescrire ; la MDMA pourra peut-être être prescrite à un moment donné d’ici la fin de l’année, mais elle sera si coûteuse, du fait de son développement selon les règles strictes de la structure réglementaire, que personne ne pourra l’utiliser. Voilà le premier type de structure. La structure intermédiaire, ce sont les clandestins, qui gagnent de l’argent, avec ou sans autorisation d’exercer, et qui gagnent de l’argent parce qu’ils ont la médecine, et les gens viennent les voir pour vivre une expérience. Et la troisième : un nombre écrasant de personnes achètent ces produits, ne savent pas ce qu’elles obtiennent, et ceux-ci sont frelatés, mais elles les prennent entre amis et voyagent par elles-mêmes, et la plupart d’entre elles ont vraiment très peu de soutien. C’est en partie pour cela que nous avons écrit cet article : pour aider à définir comment on peut se contrôler soi-même, afin de ne pas devenir accro.
La kétamine peut entraîner une dépendance si elle est consommée en excès, mais c’est le cas de toute substance dans une certaine mesure. Le principal problème est donc qu’en rendant quelque chose illégal, ce qui se produira de diverses manières en Europe, que ce soit dans toute l’UE, au Royaume-Uni ou ailleurs, chaque pays ou chaque entité créera ses propres réglementations qui l’interdiront. Spravato n’est qu’une perte d’argent et de temps. C’est vide, c’est inefficace. La FDA, comme il s’agissait de son premier psychédélique, l’a restreint et l’a rendu non psychédélique, et le fabricant, Janssen, a coopéré pour le rendre le moins psychédélique possible. Mais nous savons aussi que les effets psychédéliques sont liés au succès du médicament. Nous sommes encore en train de le démontrer statistiquement, mais nous le savons grâce à notre travail à grande échelle. Nous avons fait un travail énorme.
Ainsi, en Europe et ailleurs, nous ne savons pas à quel point ce sera ouvert. Aux États-Unis, il existe des mouvements de masse qui font changer les lois à différents endroits. Ici, aux États-Unis, un référendum peut permettre à l’Oregon d’avoir un usage légal, ou à Oakland, ou à une ville de Californie, de sorte que chaque entité politique dispose d’un certain contrôle au-delà de l’échelon fédéral. En Europe, tout est national. On ne va pas permettre à la Galice ou à la Catalogne d’avoir leurs propres réglementations. Ce sera l’État tout entier. Une partie de cela dépend donc de la littérature scientifique. Une autre partie dépend du mouvement de masse, des gens qui disent : nous voulons vraiment cela, comme pour la marijuana. Et je ne sais pas quel est l’avenir. Mais je suis sûr qu’il y aura une période intermédiaire avec des restrictions. Puis, à mesure que les gens s’y habitueront et que les idées sur son utilité, sur sa valeur, se diffuseront, cela évoluera avec le temps. Mais nous avons aussi toutes sortes de gouvernements restrictifs. Je ne sais pas ce que va faire le gouvernement hongrois. Je ne sais pas. Mais parfois, même des personnes proches des fascistes ont de meilleures politiques en matière de drogues. Ça leur est égal. Alors, que diable va-t-il se passer en Europe ? Nous espérons que ce sera disponible en toute sécurité dans des cliniques. Nous ne soutenons pas le mouvement clandestin, parce que les gens deviennent accros. Mais l’underground existe et il va se développer. Et comme la médecine est attrayante, les fabricants sont attirés par le marché, et nous verrons peu à peu apparaître différentes substances. J’espère avoir répondu à votre question.
Voulez-vous parler brièvement de cette dernière publication pour que nous puissions la mentionner aussi dans l’entretien ?
Vous savez, nous avons publié beaucoup de choses récemment. Nous avons fait un article scientifique dans Frontiers in Psychiatry, qui est, je crois, un article très important pour ce groupe de personnes. Celui-là est plus académique. Il entre vraiment dans la richesse de l’usage de la kétamine. Ici, aux États-Unis, il y a eu une certaine réaction. Nous avons eu cette mort étrange de Matthew Perry. Il était acteur et il n’est pas mort à cause de la kétamine. Il est mort pour avoir fait une bêtise. Il consommait plusieurs substances, il est tombé et s’est retrouvé immergé dans un jacuzzi avec une forte dose de kétamine. Il a perdu connaissance et s’est noyé. C’était une bêtise, et il était dépendant depuis longtemps. Je regrette qu’il soit mort, traitement inadéquat, mais ce n’est pas un exemple de décès dû à la kétamine. En fait, la kétamine est si sûre qu’il est presque impossible de faire une surdose : on s’endort. Sa sécurité à cet égard est spectaculaire.
Le nouvel article que nous avons rédigé est destiné au débat public, car on parle beaucoup plus de la kétamine et de ses dangers, des personnes qui y réagissent et des personnes qui en deviennent dépendantes. Il s’agit presque toujours de poudre blanche. Si l’on regarde la quantité de poudre blanche qui arrive aux États-Unis, ou l’Asie et les tonnes de méthamphétamine, de MDMA, qui y sont fabriquées et consommées, c’est énorme. Le mésusage nous préoccupe, car de nombreuses substances ont une double nature, comme les opiacés. Les opiacés sont merveilleux contre la douleur. Sans eux, la douleur nous accable, mais ils entraînent aussi une dépendance. Nous devons composer avec ces deux aspects : ne pas tenir les opiacés trop restrictivement éloignés des personnes qui en ont besoin contre la douleur, mais aussi prendre en charge de différentes manières la douleur des personnes qui souffrent de douleur chronique.
Il en va de même pour la kétamine. Dans la rue, à mesure que de plus en plus de gens en consomment, de plus en plus de gens en deviendront dépendants. Nous n’aimons pas cela. Nous ne voulons pas que les gens se retrouvent dans cet état, car c’est difficile et les envies irrépressibles de kétamine sont difficiles. Le document parle des risques, de l’abus, non pas pour se débarrasser de la kétamine, mais de la meilleure façon de l’utiliser ; et si les gens vont l’utiliser en dehors du système clinique, que vont-ils faire ? Quelle est la meilleure façon de l’utiliser ? Le font-ils en toute sécurité ? Car l’écrasante majorité des personnes qui utilisent la médecine psychédélique dans le monde ne l’utilisent pas en clinique. L’écrasante majorité l’utilise entre amis, seule, l’achète dans la rue, et cela représente des dizaines et des dizaines de millions de personnes. Nous ne devons donc vraiment pas prétendre en avoir le contrôle clinique. Nous ne l’avons pas. Dans le champ clinique, nous pouvons avoir d’excellentes pratiques avec des stratégies thérapeutiques. C’est l’idée de l’article.
Voulez-vous ajouter autre chose ?
J’espère simplement être avec des frères et sœurs du monde entier, y compris vous, qui avez été si merveilleux, passer un bon moment ensemble et apprendre vraiment à être ensemble avec les gens. C’est toute l’idée.
Formidable, merci pour votre temps, Phil. Nous vous en sommes profondément reconnaissants, ainsi que pour tout le travail que vous avez accompli pour contribuer à construire la renaissance psychédélique.



